«L’INTERET D’UN

TRAVAIL DU NEGATIF»


REUNION «VERAMENTE»

participants

vétérinaire, animatrice culturelle, institutrice



EMILIEN: Je vous rejoins. En effet, j’adhère de plus en plus à la conviction que, socialement, nous nous trouvons face à une REDOUTABLE ENIGME. Sans la décoder, nous courons le risque de nous enliser longtemps dans des marécages.

Je serais rassuré de pouvoir parler de tout cela avec vous, car comment ne pas penser aux générations futures ?


CHARLOTTE: Ces dernières semaines, angoissée par la tournure des événements dans le monde, j’ai cherché des repères méthodiques qui nous aideraient à pénétrer, d’une manière ou l’autre, dans nos «chaudrons» sociaux et je me suis intéressée à ce que j’appellerai le travail du négatif, actif aussi, et utile à ce niveau. Les exigences de ce travail mental ont été mises en évidence dans la dialectique, encore difficile à faire vivre dans notre pensée.

Or, j’ai constaté que la psychanalyse revendiquait aussi le travail du négatif. J’ai donc été encouragée à persévérer dans cette voie, pour voir si elle offre des pistes pour «Veramente».

Je me suis d’abord tournée vers les apports d’un pédiatre et psychanalyste anglais, Donald Woods Winnicott (1896-1971) qui a analysé des processus à l’œuvre dans le développement du petit humain pour qu’il puisse devenir «un adulte indépendant qui ait le sentiment d’être réel, d’avoir une vraie vie, de croire à la vie». Winnicott parle bien d’un travail du négatif, utile à l’enfant et à son environnement, pour qu’ils se mettent en bonne relation – proximité et distance -  l’un avec l’autre.


EMILIEN: Comme c’est étonnant! Passionné par la dynamique des groupes humains, j’avais lu les travaux d’un autre psychanalyste, britannique, contemporain de Winnicott, Wilfred R. Bion (1897-1979). Il y a, sans doute, des convergences entre eux.


CHARLOTTE: Pour Winnicott, un bébé doit, au départ, être soutenu par une «mère comme par l’air qu’il respire». Le terme «mère» recouvre «l’environnement immédiat» qui procure au nourrisson un «sentiment continu d’exister». Il contribue au fait que les compétences innées du petit humain - motricité, facultés de perceptions sensorielles… – peuvent s’exprimer correctement. Et un développement de la pensée permet à l’enfant de structurer ce qui, sinon, peut rester une «angoisse primitive», aux conséquences longues et invalidantes.

Prenons l’exemple du tout-petit qui a faim. Ses cris indiquent que son attente est dans le registre de cette angoisse primitive, d’une peur d’être détruit, annihilé, perdu, d’une «faillite». Mais bientôt, alors qu’il ne mange pas encore, il va comprendre que sa «mère» prépare un repas, que celui-ci va arriver, qu’attendre est nécessaire. Winnicott dit qu’il passe de la «dépendance absolue» à une situation de «dépendance dont il a conscience» et qui est un premier pas vers l’ autonomie. Il va, peu à peu, intérioriser le fonctionnement lui-même grâce à ce que l’auteur appelle un «espace transitionnel», paradoxal, ni intérieur ni extérieur, mais où l’enfant peut, en sécurité, jouer à son rythme, développer sa propre créativité et passer de «l’ignorance primaire de la dette» envers ce qui lui permet de survivre et la reconnaissance de cette dette. L’enfant apprend à penser, à imaginer, à parler, donc à s’adapter de plus en plus efficacement à son environnement, y découvrant sa place, son plaisir, son utilité, sa liberté, loin du sentiment de «futilité» qui induit de sévères dépendances et de la violence.


EMILIEN: Wilfred Bion parle, lui, d’un «appareil à penser» qui, dans des conditions adéquates, devient l’instrument qui rend capable de digérer ce qui vient du monde extérieur, et aussi de l’inconscient, et conduit à ne pas être soumis, manipulé, intoxiqué, absorbé ou même rendu fou.


LEA: Mais croyez-vous qu’on puisse établir des ponts entre les situations des individus et celles des sociétés?


CHARLOTTE: Etablir certains liens, sans doute, et acter cette complexité. Mais  pour les sociétés, il s’agit d’un autre échelon. Les avantages et les angoisses liés à la mise en société concernent de grands groupes d’humains, surtout adultes. Il faut donc étudier et affronter les situations pathologiques qui mettraient ces adultes hors de l’«appareil à penser», requis à ce niveau. Pourquoi de grands groupes d’adultes restent-ils cantonnés dans des situations de dépendance, voire de soumission dans des environnements inhumains ?


LEA: En France, un autre psychanalyste, André Green (1927-2012), auteur d’un livre qu’il intitule d’entrée de jeu Le travail du négatif entérine des liens entre Hegel, Marx et Freud et pense que ceux-ci n’ont pas été assez étudiés.


EMILIEN: C’est vrai que Karl Marx a accordé une place importante au travail du négatif, mais le fait qu’aujourd’hui encore, nombre de ses analyses sont cantonnées dans le seul domaine économique, donne une mesure des résistances.

Vous imaginez à peine le soulagement que m’apporte cet échange, qui lève déjà, en partie, mes réticences à évoquer mon sentiment de responsabilité.