«LES SUJETS DE NOTRE HISTOIRE»

Par Charlotte







L’ENTREE EN SOCIETE
De l’existence humaine avant la vie en société, que dire ? 
Choisissant de renoncer à une vie naturelle pleine de dangers, les humains avec leurs  facultés physiques et psychiques spécifiques se sont mis en position de créer et de défendre d’autres environnements.
Ce sujet, aujourd’hui encore, est l’objet de controverses. L’homme est parfois présenté comme un être sociable par essence, parfois son «entrée en société» est signifiée comme une transition frustrante, accentuant les pulsions  agressives. 

A ceux qui considèrent que beaucoup d’humains seraient devenus soumis et malheureux et d’autres frénétiques et violents en se socialisant, on doit répondre que la grande majorité d’entre nous – et donc aussi ceux qui partagent cet avis - vivent désormais en société et que nous n’avons pas d’autres choix que de cueillir les fruits de la situation comme de tirer les remèdes des maux qui l’accompagnent. Et que les déviations, régressions, impasses qui abîment encore les sociétés humaines sont moins imputables à notre «nature humaine» que liées à notre immaturité. 
C’est à la dépasser que nous devons œuvrer. 

La mise en exergue des caractéristiques de quelques environnements se révèle déjà un exercice éclairant.  

LA SOUVERAINETE ?
Dans le cadre des sociétés féodales, «souveraineté» et «souverain» sont d’usage quand une situation ne fonctionne plus en harmonie avec des rôles, des répartitions acceptés, des croyances religieuses, des traditions, et qu’il y a conflits. 
On recourt à un «souverain» pour que l’ordre soit rétabli.
Jusqu’au XIIe siècle, celui qui est investi de cette «souveraineté» agit comme interprète et garant de ces règles, où le facteur religieux a une place prépondérante. 
En ces temps-là, celui qu’on désigne comme un «souverain»: roi, prince… est un seigneur parmi les autres, mais avec un rôle spécial. 
Ceci dit, il ne décide ni n’agit à sa guise. Il ne peut pas obtenir d’impôts à son gré, il n’a ni administration ni armée, toutes prêtes à servir ses desseins. 
Les expressions «lever des impôts», «lever une armée» ont tout leur sens. 
Des «colloquia» sont organisés. On dit: «La couronne se met en parlement», on convoque des «estats généraux».
Au cours des siècles, la «souveraineté» suit une trajectoire pleine de contradictions. 
D’un côté, un «roi» va rassembler sur sa tête de plus en plus de fonctions, il peut devenir roi de justice, roi de guerre et roi conquérant. 
D’un autre côté, il se proclame père du peuple, son défenseur, son oreille.
Pour devenir «absolu» (solutus legibus), il prend appui sur ce peuple, il sollicite son assentiment. Mais nous repérons que des rois ont vite compris qu’en laissant croire que la «souveraineté» était l’apanage du peuple, dont ils ne seraient, eux, que les représentants, ils gagnaient sur bien des tableaux, même si leurs stratégies pouvaient aussi se retourner contre leur narcissisme primaire et donc un désir d’omnipotence. Ainsi en France, des rois installeront eux-mêmes ces fameux «Parlements» – dont Montesquieu (1689-1755) a été président à Bordeaux – et qui, pendant des siècles, seront d’authentiques contre-pouvoirs. 

Les orientations politiques doivent donc toujours être soigneusement remises dans leur contexte pour qu’on puisse mesurer exactement à qui elles profitent. Le fait d’être libres de donner son avis peut limiter et contrôler le Pouvoir, mais initier et superviser ce sentiment de liberté peut aussi se révéler un atout des puissants pour mieux soumettre. 














«LIBERTE INDIVIDUELLE» ET «POUVOIR ABSOLU»
Avant que nous ne lancions ce site «VERAMENTE», l’asbl Pôle Nord avait consacré des études aux «Héros modernes», ces individualités qui surgissent à partir du XVe siècle, issues des différentes catégories sociales: don Juan, don Quichotte, plutôt nobles, Carmen, Robinson, plutôt enfants du peuple, le docteur Faust, inclassable. 
(cfrt la Rubrique «Les Héros modernes» sur le site www.metavolution.org ) 

«Nous rencontrons, des personnages d’une texture neuve avec lesquels s’amorce le règne de la subjectivité. L’individualité, dégagée d’un contexte englobant, se replie sur elle-même avant de chercher à se déployer. C’est à partir de ses propres forces que l’homme se lance à la conquête du monde.» 

Cette idée de tenir sur ses propres pieds, d’être libres et forts dans la communauté avait quelque chose de fascinant, même si ces études entérinaient encore souvent des fins de vie très tristes de ces «héros» et que leurs successeurs s’enfonçaient dans la mégalomanie, la destruction, l’impuissance et la culpabilité. 
Qui ne se souvient de nos lectures en montagnes russes, où nous passions de l’enthousiasme au désespoir en suivant Manon Lescaut, La Princesse de Clèves, Madame Bovary, Clarissa Harlowe, Anna Karénine, en pistant Werther, Julien Sorel, Eugène Onéguine, Raskolnikov ou le K de Kafka ? 

S’affirment aussi ces rois et ces princes «à la Shakespeare», de plain pied dans l’univers analysé par un auteur central, Nicolas Machiavel (1469-1527), centré sur des gouvernements plus «modernes» et qui, comme de nombreux ouvrages de son époque insiste sur le fait que nos existences ne cesseront plus d’avoir partie liée avec ces «Etats». 

Nous devons donc faire preuve de beaucoup de prudence en célébrant sans nuances l’individualisme. En portant aux nues la vertigineuse complexité de nos psychismes   individuels, nous n’œuvrons pas inéluctablement pour le développement social. 

APPARITION DE THEORIES OPPOSEES
Parmi les théories sur les instances de pouvoir, celle du Français Jean Bodin (1530-1596) considère que le «monarque» est tout «naturellement» un «père du peuple» (rex est populus), un «dirigeant de plusieurs mesnages», qu’il a une autorité comparable à celle qu’exercent des parents sur leurs enfants. Erreur ! En réalité, dans le contexte des guerres de religion, c’est avant tout faire pièce au pouvoir papal et lui substituer une autre emprise majeure qui est d’actualité. 
Bodin opte pour l’élaboration d’un «Vaisseau République. La «souveraineté» du monarque «républicain» à la Bodin est une et indivisible, perpétuelle et héréditaire. Elle ne peut pas être déléguée, elle doit être suprême, aucun autre pouvoir ne peut lui demander de comptes, ni le pape, ni l’empereur ni, à l’intérieur du royaume, les parlements ou les «estats», ni les  simples membres de la communauté. 

A la même époque, un tout jeune auteur – il a 18 ans – conclut un livre sur un appel à une tout autre «souveraineté».
Etienne de La Boétie (1530-1563) est le strict contemporain de Bodin. Le contexte est identique: désastres, famines, guerres de religion.
Dans son Discours de la servitude volontaire, La Boétie se demande à quoi bon établir une hiérarchie entre des formes de gouvernement, puisqu’on retrouve partout le même malheur ? 

«Comment ne pas s’esbahir de voir des millions d’humains [tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations] ayant le cou sous le joug d’autres hommes qui n’ont souvent aucune qualité qu’on pourrait admirer, qui sont souvent faibles et lâches. […] Quel malheur est celui-là ? Quel malheureux vice pousse les humains pas tant à obéir qu’à servir […] quel monstre de vice […] qui ne mérite pas encore le tiltre de couardise, qui ne trouve point de nom asses vilain, que la nature desadvoue avoir fait, et la langue refuse de nommer ?»

Et La Boétie réintroduit alors avec force un concept de «Liberté», en n’ayant pas d’expressions assez véhémentes pour le valoriser ou  pour  en déplorer la perte.















La Liberté ? Pour lui, c’est ce
 
«… bien si grand et si plaisant, quelle perdue, tous les maux viennent à la file; et les biens mesme qui demeurent apres elle, perdent entierement leur goust et sçaveur, corrompus par la servitude.» 

Il parle alors de pauvres et misérables peuples insensés, de nations opiniâtres dans leur mal et aveugles dans leur bien. 
Il dit ces peuples receleurs des larrons qui les dépouillent, complices des meurtriers qui les tuent, traîtres à eux-mêmes, semant des fruits pour qu’ils soient piétinés, meublant leurs maisons pour qu’elles soient pillées, élevant leurs filles pour assouvir la luxure et nourrissant leurs fils pour qu’ils soient conduits à la boucherie des guerres.
Il aborde même le cas d’Etats que le peuple a élus et qu’on pourrait, dès lors, croire préservés. Or, écrit-il:
  
«C’est chose estrange de combien ils passent en toutes sortes de vices, et mesmes en la cruauté les autres, ne voiant autre moien pour assurer la nouvelle tirannie que d’estendre si fort la servitude et estranger tant leurs subjects de la liberté qu’ancore que la memoire en soit fresche, ils la leur puissent faire perdre.» 

La Boétie se met à chercher ce qui éloigne du goût de la Liberté. 
Son conseil est radical. Les humains doivent se persuader qu’aucun Pouvoir n’est possible sans eux, ses promoteurs et défenseurs permanents, et qu’une décision – celle de ne pas «servir» - ferait déjà rejaillir son fondement. 

«Ne le [le Pouvoir] soustenez plus; et vous le verrez comme un grand colosse à qui on a desrobé la base, de son poids mesme fondre en bas et se rompre.»

Que cette résolution soit encore régulièrement un cap difficile à franchir, il en convient, car l’attirance vers la soumission, peut se révéler puissante. 
Mais c’est aussi, affirme-t-il, «le monde à l’envers», car servir ainsi, ce n’est pas seulement obéir, c’est se tourmenter pour quelque chose qui n’est pas le tourment, c’est ne plus avoir de prise sur son corps, sa naissance, son activité, sa mort, c’est consommer ce qu’on vous dit de consommer, tuer où on vous dit de faire la guerre, c’est n’avoir plus ni pensée ni action autonomes. 
Ajoutons encore que ce jeune auteur fait très bien la différence entre le désir de liberté individuelle, intérieure, et la dimension sociale du désir de liberté qui appelle, à ses yeux, une tout autre approche.

VERS NOS «POLITISATIONS» MODERNES
En continuant sur l’exemple français, nous constatons que les «rois» maintiendront leur omnipotence sans suivre à la lettre une théorie à la Jean Bodin. Ils opteront pour bien plus de sinuosité, jouant sur les contradictions. 
L’absolutisme du pouvoir sera orienté sur la maîtrise des esprits, des cerveaux. 
Les rois promeuvent le commerce par-delà les frontières, ils s’épaulent sur des banques, ils mobilisent, à leur service, prédicateurs, intellectuels et artistes. Ils s’appuient déjà sur des institutions de «légitimation». 
Leurs «spin doctors» seront des personnalités comme les cardinaux Richelieu et Mazarin ou comme le comte de Mirabeau.  

Devant cette complexité, je ne peux que revendiquer, avec de plus en plus de ténacité, une approche du concept fondamental qui régit les contradictions d’un contexte social. 
Les recours aux textes et aux expériences du passé doivent, bien entendu, être mis à contribution.

En usant du terme ENIGME dans nos discussions, nous voulons aussi souligner que les derniers siècles, inscrits dans le  concept de la valorisation mondiale du capitalisme, sont très difficiles à décoder.


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